A mathematician’s lament

Niveau de difficulté    
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.
Alfred de Musset, La nuit de Mai, 1835
succes

Les clefs du succès… Source : Photos Libres

A mathematician’s lament (2002) est un article de Paul Lockhart, mathématicien réputé et professeur à l’école Saint Ann de Brooklin, New York. Ce n’est pas seulement une critique de l’enseignement des mathématiques aux états-unis. Dans ce texte l’auteur nous rappelle que les mathématiques sont aussi et surtout un art, tout comme la musique ou les arts plastiques. Je vous invite à le découvrir à travers un extrait de son introduction.

Il s’agit d’une traduction personnelle, qui peut donc ne pas être parfaitement fidèle au texte original. En particulier, les références au système scolaire américain (7th grade, high school, college, etc.) ont été remplacées par leurs niveaux correspondants dans le système scolaire français (Cinquième, Lycée, études supérieures, respectivement).

« Un musicien se réveille d’un horrible cauchemar. Dans ce cauchemar, il découvre que l’enseignement de la musique à été rendu obligatoire. “Nous aidons nos étudiants à devenir plus compétitifs dans un monde ou la musique joue un rôle toujours plus important.” Les enseignants, les écoles et l’état sont en charge de ce projet fondamental. Des études sont mises en places, des comités sont formés et des décisions prises – tout cela sans les conseils ou la participation d’aucun musicien ou compositeur professionnel.

Puisqu’il est bien connu que les musiciens notent leurs idées sur des feuilles de musique, ces curieux points noirs et ces lignes constituent certainement le “langage de la musique”. Il est impératif que les étudiants apprennent à parler couramment ce langage afin d’obtenir un quelconque niveau de compétence musical ; en effet, il serait grotesque de demander à un enfant de chanter une chanson ou de jouer d’un instrument sans avoir un niveau de base en notations et théorie de la musique. Jouer et écouter de la musique, sans parler de composer une pièce originale, sont considérés comme étant des tâches de niveau très avancé généralement réservées aux études supérieures (« graduate school »).

Pour ce qui est de l’école primaire et du collège (« primary and secondary schools »), leur mission est d’entrainer les étudiants à utiliser ce langage – à jouer avec des symboles selon des règles fixées à l’avance : “En classe de musique, nous sortons nos cahiers de musique, notre professeur écrit des notes au tableau et nous les recopions ou les transposons dans une clef différente. Nous devons faire bien attention à utiliser la bonne clef et les bonnes notes, et notre professeur est très exigeant sur le coloriage des Noires. Une fois nous avions un problème d’échelle chromatique que j’ai résolu correctement, mais le professeur ne m’a pas donné de points car mes hampes étaient pointées dans la mauvaise direction.”

Dans leur sagesse, les enseignants ont bientôt réalisé que même les jeunes enfants pouvaient bénéficier de cet enseignement musical. En fait, il est plutôt mal vu qu’un élève de CE2 (« third-grader ») n’ait pas complétement mémorisé son cycle des quintes. “Il va falloir que j’engage un professeur particulier de musique pour mon fils. Il ne veut tout simplement pas faire ses devoirs de musique. Il dit que c’est ennuyeux. Il reste assis à regarder par la fenêtre en sifflant des airs et en inventant des chansons ridicules.”

Au Lycée (« higher grades ») cela devient plus difficile. Après tout, les étudiants doivent être préparés pour les examens standardisés et les concours d’entrée dans les études supérieures (« college admissions exams »). Les étudiants doivent apprendre les gammes musicales, les modes, les harmonies et les contrepoints. “Cela fait beaucoup de choses à apprendre pour eux, mais plus tard lorsqu’ils feront leurs études supérieures (« in college »), ils apprécieront tout le travail qu’ils ont fait au Lycée (« high school »).” Bien sûr, peu d’étudiants vont effectivement choisir d’étudier la musique, donc très peu d’entre eux pourront entendre ce que les points noirs représentent. Néanmoins, il est important que tout membre de la société puisse reconnaître une modulation ou une fugue, indépendamment du fait qu’ils n’en entendront jamais. “Pour vous dire la vérité, la plupart des étudiants ne sont tout simplement pas bons en musique. Ils s’ennuient en classe, leurs compétences sont catastrophiques, et leurs devoirs sont à peine déchiffrables. La majorité se fiche complètement de savoir à quel point la musique est importante dans le monde d’aujourd’hui ; ils veulent juste travailler le moins possible la musique et en finir au plus vite avec celle-ci. Je suppose qu’il y a des gens qui sont faits pour la musique et d’autres qui ne le sont pas. Toutefois j’avais une jeune fille extraordinaire ! Ses feuilles étaient impeccables – chaque note à sa place, une calligraphie parfaite, les dièses, les bémols, tout simplement superbes. Elle deviendra certainement une musicienne talentueuse.”

Se réveillant en sueur, le musicien réalise, rassuré, que tout cela n’était qu’un rêve fou. “Bien sûr !” il se rassure, “Aucune société ne réduirait un art si beau et si sensé en quelque chose de si abrutissant et futile ; aucune culture ne serait suffisamment cruelle envers ses enfants pour les priver d’un moyen d’expression si naturel et généreux. Ce serait absurde !”

Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, un peintre vient juste de se réveiller d’un cauchemar similaire…

J’étais surpris de me retrouver dans une classe d’école – pas de chevalet, pas de tube de peinture. “Oh en fait nous n’appliquons pas de peinture avant le Lycée,” Un étudiant me dit. “En cinquième (« seventh grade ») nous étudions principalement les couleurs et les applicateurs.” Ils me montrèrent une feuille de travail. A côté d’exemples de couleurs se trouvaient des cadres blancs. On leur disait d’écrire les noms des couleurs dans les cadres. “J’aime la peinture,” dit l’un d’eux, “on me dit ce que je dois faire, et je le fais. C’est facile !”

Après la classe je discuta alors avec le professeur. “Alors vos étudiants ne peignent pas en fait ?” Je lui demanda. “Ben, l’année prochaine ils seront préparés à peindre par numéro, ce qu’ils feront principalement au Lycée. Ils utiliseront alors ce qu’ils ont appris ici et l’appliqueront à des situations réelles de peinture – plonger le pinceau dans la peinture, l’essuyer, ce genre de choses. Bien sûr nous suivons nos étudiants selon leurs capacités. Les meilleurs peintres – ceux qui connaissent bien leurs couleurs et leurs pinceaux – commenceront réellement à peindre un peu plus tôt, et certains suivent même des cours avancés. Mais nous essayons principalement de donner à ces enfants de solides bases sur ce que la peinture est vraiment, afin qu’une fois dans le monde réel ils puissent peindre leur cuisine sans faire n’importe quoi.”

“Hum, ces cours de Lycée en question…”

“Vous voulez parler des classes de peinture par numéro ? Nous avons de plus en plus d’inscrits dernièrement. Je pense que cela vient principalement de parents qui veulent être sûrs que leurs enfants aient du succès dans leurs études supérieures (« get into a good college »). Rien ne fait meilleur effet que d’avoir suivi des cours avancés de peinture par numéro dans un dossier scolaire.”

“Pourquoi est-il si important de savoir remplir des zones numérotées par la couleur correspondante ?”

“Oh et bien, vous savez, cela montre une capacité à penser logiquement. Et bien sûr si un étudiant veut se spécialiser dans les matières d’art plastique, de mode ou de décoration intérieure par exemple, alors c’est une bonne chose qu’il ait déjà acquis au Lycée les compétences demandées en peinture.”

“Je vois. Et quand vos étudiants peuvent-ils peindre librement, sur une toile blanche ?”

“Vous parlez comme un de mes professeurs ! Ils parlaient tout le temps de s’exprimer, d’exprimer ses émotions et d’autres choses dans le genre – de l’abstraction d’un-autre-monde. J’ai moi-même un diplôme de peinture, mais je n’ai jamais vraiment travaillé avec des toiles blanches. J’utilise juste les kits de peinture par numero fournis par l’école.”

Tristement, notre système d’éducation des mathématiques est précisément ce genre de cauchemar. En fait, si je devais inventer un processus dans le but précis de détruire la curiosité naturelle d’un enfant et l’attraction pour la création artistique, je ne pourrais pas faire un meilleur travail que ce qui est fait actuellement – je n’aurais tout simplement pas suffisamment d’imagination pour avoir les idées insensibles et anéantissantes qui constituent l’éducation des mathématiques contemporaines. »

L’article en entier (en anglais)

Son livre, disponible chez Amazon

Pas de commentaire

Laisser un commentaire